LIEUX HISTORIQUE

Abbaye et église du Val-de-Grâce

Abbaye

Adresse : Église du Val-de-Grâce, 1 Place Alphonse Laveran, 75005 Paris

« Cette ancienne abbaye royale et monastère de filles de la réforme de Saint-Benoît, fut d’abord fondée Vers le Xe siècle au Val-Profond, près Bièvre-le-Châtel, à trois lieues de Paris. Anne de Bretagne, femme de Louis XII, l’ayant prise sous sa protection, changea son nom en celui de Val-de-Grâce de Notre-Dame de la Crèche, et en sollicita la réforme, qui y fut introduite en 1514 par Étienne Poncher, évêque de Paris. Au commencement du XVIIe siècle, la situation malsaine de l’abbaye et la vétusté des bâtiments engagèrent les religieuses à se retirer à Paris. Elles achetèrent, au mois de mai 1621, un vaste emplacement au faubourg Saint-Jacques, avec une maison alors occupée par les prêtres de l’Oratoire, et qui portait le nom de Petit-Bourbon ou de Fief-de-Valois. Anne d’Autriche, qui voulait faire bâtir un monastère pour y trouver un refuge contre la tyrannie de Richelieu, se déclara fondatrice de l’abbaye du Val-de-Grâce, et fit à cet effet rembourser la somme de 36 000 livres, prix de la première acquisition. Les bâtiments étant en état de recevoir une communauté régulière, les religieuses y furent transférées le 20 septembre 1621. Anne d’Autriche posa la première pierre du cloître le 3 juillet 1624, et par lettres-patentes de février 1631, Louis XIII déclara cette abbaye de fondation royale.

Après vingt-deux ans de mariage, Anne d’Autriche mit au monde, le 5 septembre 1638, un fils qui fut Louis XIV. La reine, au comble de la joie, fit vœu d’élever à Dieu un temple magnifique. Le 1er avril 1645, le jeune prince posa la première pierre de l’église avec toutes les cérémonies en usage dans des circonstances aussi solennelles. On frappa une médaille d’or du poids de trois marcs et trois onces, et de trois pouces et demi de diamètre, représentant d’un côté la reine et son fils, de l’autre la façade du monument et la date du 5 septembre 1638, elle fut encastrée dans la première pierre. Les travaux, suspendus pendant les troubles de la minorité, furent repris en 1655; les bâtiments du cloître furent achevés en 1662 et ceux de l’église en 1665.

Ce vaste édifice est l’un des plus réguliers qu’on ait élevés dans le XVII° siècle. François Mansard fournit les dessins du monastère et de l’église; mais il ne conduisit ce dernier bâtiment que jusqu’à neuf pieds du haut de l’aire de l’église, et des raisons particulières lui firent ôter la conduite des travaux de cet édifice. On les donna à Jacques Lemercier, puis à Pierre Lemuet, auquel on associa Gabriel Leduc. Piqué de cette injustice, Mansard se vengea de l’incapacité de ses remplaçants d’une manière aussi fine qu’ingénieuse. Il engagea le secrétaire-d’État, Henri Duplessis de Guénégaud, à faire bâtir dans son château de Fresnes, à sept lieues de Paris, une chapelle où il exécuta en petit le beau projet qu’il avait conçu pour le Val-de-Grâce, et en fit un chef-d’œuvre (2).

Quoique élevé successivement par différents architectes, ce mo nument est exécuté avec ensemble. Il se compose de plusieurs grands corps-de-logis, de jardins, et de l’église. On entre dans une vaste cour formée par le grand portail du temple au milieu, et par deux ailes de bâtiments qui se terminent par un pavillon carré; cette cour est séparée de la rue dans toute sa largeur par une grille de fer. Sur seize marches s’élève le grand portail de l’église; avancé au milieu, il forme un portique soutenu de huit colonnes corinthiennes isolées et accom pagnées de niches dans lesquelles étaient les statues en marbre de Saint Benoît et de Sainte Scolastique, sculptées par Michel Anguier. Ce portail est couronné d’un fronton sur lequel on lisait cette inscrip tion, qui faisait allusion aux motifs qui ont déterminé la fondation de cette église : Jesu nascenti Virginique matri. Au-dessus du premier ordre s’en élève un second formé de colonnes composites, s’unissant au premier de chaque côté par de grands enroulements. Il est aussi terminé par un fronton orné d’un bas-relief où, pendant la révolution, on avait placé les symboles de la liberté et de l’égalité. Ces ornements subsistèrent jusqu’en 1817, époque où ils furent remplacés par un cadran d’horloge. C’était dans le tympan de ce fronton qu’étaient autrefois les armes de France écartelées d’Autriche avec une couronne fermée.

L’intérieur de l’église du Val-de-Grâce est décoré de pilastres d’ordre corinthien à cannelures rudentées, et le pavé, du marbre le plus pré cieux, est divisé par compartiments correspondant à ceux de la voûte. Dans la voûte de la nef, qui est surchargée d’ornements, on remarque six médaillons représentant les têtes de la Sainte-Vierge, de Saint Joseph, de Sainte Anne, de Saint Joachim, de Sainte Elisabeth et de Saint Zacharie. Ces sculptures sont dues à François Anguier. La dé coration du grand-autel, aussi ingénieuse que belle, fut élevée d’après le dessin de Gabriel Leduc. Six grandes colonnes torses d’ordre com posite, de marbre revêtu de bronze, sont portées sur des piédestaux de marbre; elles sont chargées de palmes et de rinceaux de bronze doré. Des chapiteaux, également dorés, soutiennent un baldaquin formé par six grandes courbes; au-dessous est un amortissement de six consoles terminé par une croix posée sur un globe. Quatre anges pla cés sur les entablements des colonnes, tiennent des encensoirs; sur les faisceaux de palmes appuyés au même entablement sont suspendus de petits anges qui tiennent des cartels où sont écrits des versets du Gloria in excelsis Deo. Sur l’autel et sous le baldaquin on voyait jadis le groupe de François Anguier, représentant l’Enfant Jésus dans la crèche, avec les figures de la Vierge et de saint Joseph. J’ai dit que cet ouvrage se trouve aujourd’hui dans la chapelle de l’Adoration, à Saint-Roch (ç). Derrière ces figures se voit le tabernacle en forme de niche, soutenu par douze petites colonnes et orné d’un bas-relief représentant une Descente de croix par le même artiste.

Le dôme du Val-de-Grâce est, après ceux du Panthéon et des Inva lides, le plus élevé de tous ceux de Paris; il a été peint à l’intérieur par Mignard. Cette peinture, exécutée à fresque, le plus grand mor ceau de ce genre qu’il y ait en Europe, contient deux ‘cents figures, dont les plus grandes ont seize à dix-sept pieds de haut, et les plus petites neuf à dix. L’artiste ne mit que treize mois à cette composition, où il a essayé de représenter le bonheur et la gloire des saints dans le ciel. On y voit dans la ligne supérieure l’Agneau immolé, entouré d’anges prosternés, et le chandelier à sept branches. Plus haut, un ange porte le livre scellé des sept sceaux, ouvert, et où sont écrits les noms des élus. La croix est vue dans les airs, portée et soutenue par des anges; de côté et d’autre sont des groupes de saints avec leurs at tributs, des apôtres, des martyrs, des confesseurs, etc., qui contem plent la majesté divine. Un trône de nuées, sur lequel sont les trois per sonnes de la sainte Trinité, occupe le centre. Le Père, dansson éternité et sa puissance infinie, a la main droite étendue, et de la gauche il tient le globe du monde; le Fils, toujours occupé du salut des humains, pré sente à son père les élus qu’il lui a donnés et fait parler pour eux le sang qu’il a répandu; le Saint-Esprit, sous la figure d’une colombe, est au-dessus du Père et du Fils. La Trinité est entourée d’un cercle de lu mière qui éclaire tout le tableau. Enfin des anges, des archanges, des séraphins, des chérubins, des martyrs, des confesseurs, etc., entou rent la Divinité. La Vierge Marie est à genoux auprès de la croix; elle est entourée de la Madeleine et des saintes femmes qui assistèrent à la mort du Sauveur. Enfin dans la partie inférieure se voit la reine Anne d’Autriche offrant à Dieu le plan de l’édifice qu’elle vient de faire con struire. C’est cette peinture, la plus belle de Mignard, que Molière a célébrée dans son poëme intitulé le Val-de-Grâce.

Dans la chapelle de Sainte-Anne, située à gauche, toujours tendue de noir, et fermée par une grille d’un beau travail, reposaient, sous un cénotaphe, le cœur d’Anne d’Autriche et celui du duc d’Orléans. Ils y restèrent jusqu’à la révolution. Cette église avait été destinée à recevoir les cœurs des princes et des princesses de la famille royale, et principalement ceux de la famille d’Orléans.Madame, sœur de Louis XIV, fut la première qui vint habiter ces demeures funèbres. Plus tard, le 17 janvier 1696, par un ordre du roi, tous les cœurs des princes qui depuis y avaient été déposés furent descendus dans le caveau situé sous la chapelle Sainte-Anne; ils étaient au nombre de trente en 1792.

Ce monastère était fort riche en ornements et reliquaires d’or ou d’argent. Anne d’Autriche avait accordé aux religieuses plusieurs priviléges, tels que le droit de porter les armoiries royales, celui d’inhumer les cœurs des princes et princesses de la famille royale, enfin celui de réclamer et de conserver la première chaussure de chaque fils et de chaque fille des princes du sang.

Pendant la révolution, l’église du Val-de-Grâce changea plusieurs fois de destination. Elle devint sous l’empire un magasin général d’habillements et d’effets destinés au service des hôpitaux militaires. Cependant on avait eu le soin de construire un plancher pour conserver le marbre et une cloison pour préserver l’architecture. Le couvent, transformé alors en hôpital militaire, a encore la même destination. A la restauration, on fit exécuter dans l’église des réparations considérables, et elle fut rendue au culte vers la fin du règne de Louis XVIII. »

Source : J. de Gaulle, Nouvelle histoire de Paris et de ses environs, Ed P. M. Pourrat frères, 1839-1841, Paris.

abbaye-val-de-grace