ÉVÉNEMENT HISTORIQUE

Barricade place de la République et boulevard Voltaire (Commune de Paris 1871)

Commune de Paris 1871

Adresse : 2 Boulevard Voltaire, 75011 Paris, France

Il était sept heures moins un quart environ, quand, près de la mairie, nous aperçûmes sur la chaussée une centaine de gardes , marchant dans la direction du Château-d’Eau ; puis, sur le trottoir, Delescluze accompagné du membre de la Commune, Jourde, et se dirigeant du même côté. Delescluze, dans son vêtement ordinaire, chapeau, redingote et pantalon noirs, écharpe rouge autour de la ceinture, sur le gilet, peu apparente, comme il la portait habituellement, sans armes, s’appuyant sur une canne. Étonnés et redoutant quelque accident, du côte du Château-d’Eau, nous redescendîmes à la hâte, pour suivre le délégue.
A cinquante mètres environ de la barricade, les gardes qui l’accompagnaient s’effacèrent précipitamment, car les balles et les obus pleuvaient à l’entrée du boulevard. Delescluze, lui, continua de marcher.
Le soleil se couchait. Delescluze, sans regarder s’il était suivi, s’avançait du même pas. Nous le voyions distinctement à cent mètres, le seul être humain sur le boulevard. Arrivé à la barricade, il obliqua à gauche et gravit les pavés. Pour la dernière fois, sa face austère, encadrée dans sa barbe blanche, nous apparut tournée vers la mort. Tout à coup il disparut ; il venait de tomber comme foudroyé sur la place du Château-d’Eau. On courut pour le relever, mais trois hommes sur quatre tombèrent raide morts.
Comme il fallait avant tout maintenir la barricade, on dut s’occuper de rallier les fédérés sous cette averse. Le membre de la Commune Joharmard, presque au milieu de la chaussée, élevant son fusil et pleurant de rage, criait dans sa douleur :
« Non, non, vous n’êtes pas dignes de défendre la Commune! » Jourdo s’emporta violemment contre un officier très-galonné qui déclarait la position intenable et le disait tout haut à ses hommes. Il était presque nuit; nous revînmes navrés, laissant, abandonné aux outrages d’un adversaire sans respect de la mort,
Delescluze marcha vers la barricade comme les derniers montagnards allèrent à l’échafaud. La longue journée de sa vie avait épuisé ses forces; il ne lui restait plus qu’un souffle, il le donna. Les Versaillais ont dérobé son corps.

Source :
Les huit journées de mai derrière les barricades, Lissagaray, 1871

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