LIEUX HISTORIQUE

Café de la Régence ( Emplacement – disparu )

Quartier du Palais Royal

161 Rue Saint-Honoré, 75001 Paris, France

La réputation du café de la Régence date de loin. Situé autrefois au coin de la rue Saint-Honoré et de la place du Palais-Royal, cet établissement eut des clients célèbres et des joueurs d’échecs d’une force remarquable. C’étaient Deschapelles, La Bourdonnais, Philidor, Saint-Amand, le général Bonaparte ; ce dernier ne fut jamais d’une grande force aux échecs. Alfred de Musset fut, jusqu’à la maladie qui l’emporta, un des fidèles de la Régence. Il était noté comme fort joueur. Connaissant les habitudes de l’illustre auteur des contes d’Espagne et d’Italie, les étrangers et les provinciaux se rendaient au café pour le voir.

L’expropriation causa un déplacement, le café de la Régence se transporta à peu de distance et ses habitués revinrent. Sur la longue terrasse en bordure sur la place du Théâtre-Français, on ne voit que des étrangers, Anglais, Américains. Scandinaves, Allemands. Les Norvégiens, les Suédois, les Danois sont là comme chez eux. On reçoit les journaux : de Stockholm, de Copenhague et de Christiania, et les compatriotes de madame Nilsson se livrent à des discussions littéraires ou politiques dans cette langue que fort peu de Français comprennent.
Après avoir franchi la terrasse si bruyante et si animée, on pénètre dans un petit salon où sont attablés des joueurs d’échecs. Là, pas de discussions vives, pas de mouvement. On n’entend que le petit bruit sec des pièces que l’on fait manœuvrer. Autrefois on ne fumait point dans ce salon ; mais l’amour du tabac a gagné même les amateurs d’échecs ; les cigarettes, les cigares et même les pipes y forment quelquefois des nuages de fumée. Le joueur d’échecs est tellement absorbé, que très souvent il ne prend aucune consommation et paye les frais ; quelquefois il oublie de boire le grog qu’il a demandé, ou, comme il ne regarde jamais autre chose que le champ de bataille, – c’est-à-dire la boîte où il déploie son habileté – s’il boit, il prend les consommations de ses voisins, avalant une gorgée de bière ou de café à la crème, mélangeant l’absinthe au grog américain. Ces erreurs amusent la galerie qui rit de la grimace du joueur distrait. Sur les murs du petit salon dont nous parlons se détachent des médaillons portant les noms de : La Bourdonnais, Philidor, Deschapelles, Ph. Lopez, Greco, P. Stannia, Macdonald, G. Lulli, G. Selenus ; puis la date de la fondation du café, 1718, et celle de sa restauration, 1855.

A l’extrémité droite de la terrasse est l’entrée d’un salon beaucoup plus vaste où se jouent les parties les plus sérieuses. Vers six heures, toutes les tables sont occupées. Sur l’une d’elles est gravé le nom de Bonaparte ; elle a été apportée de la place du Palais-Royal dans le nouvel établissement. Le futur empereur faisait mettre un échiquier sur ce marbre.

M. Grévy, le président de la République, a été longtemps un des fervents de la Régence ; il jouait ou suivait les coups. On y voit souvent M. Paul Bethmont ainsi que M. Audren de Kerdrel, sénateur. Un député, M. Fernand Gatineau, reste sur la terrasse ; les échecs ne paraissent l’intéresser que médiocrement.
Les joueurs dont on suit les parties avec le plus d’attention sont : M. de Rosenthal, un Polonais ; M. Festhamel qui, au Monde Illustré, à feu l’Opinion Nationale, au Siècle, pose les problèmes les plus difficiles ; M. le vicomte de Bornier ; d’après les on-dit des connaisseurs, l’auteur de la Fille de Roland est, en peu de temps, devenu d’une force remarquable ; M. Chaseray, commissaire-priseur, qui se délasse des fatigues de l’Hôtel des Ventes devant un échiquier ; le sculpteur Lequesne ; M. Baucher, fils du professeur d’équitation ; M. Charles Jolliet, dont la voix emplit la salle ; M. Auguste Jolliet, des Français, M. Prudhon du même théâtre ; M. Séguin ; M. Charles Royer, un lettré qui a écrit, pour plusieurs volumes de Lemerre, des préfaces très remarquables. M. Royer est le neveu de M. Garnier-Pagès, dont on apercevait quelquefois à la Régence les longs cheveux blancs retombant sur son immense faux-col ; M. Maubant, de la Comédie-Française ; M. de la Noue, gendre de l’ancien ministre de l’Empire, M. Billaut ; un officier en retraite, M. Coulon, qui pousse ses pièces avec un sang-froid tout militaire.

Parmi les habitués de la Régence que n’attire point l’amour des échecs, nous citerons : M. Sellenick, chef de musique de la garde républicaine auteur d’œuvres fort remarquables. Il a succédé dans ce poste difficile à M. Paulus. Avec M. Sellenick, on voit M. Guilbert, le sculpteur qui a obtenu le prix pour le monument à élever à M. Thiers ; M. Goechsy, un écrivain doublé d’un artiste ; il est l’auteur d’un ouvrage sur les peintres militaires dont les illustrations sont de M. de Neuville ; c’est un des collaborateurs de la Galerie Contemporaine, du Musée pour tous, du la Vie moderne ; MM. Feyen-Perrin et Bretzel, dont la réputation comme peintres est depuis longtemps consacrée par le succès. M. Victor Champier qui s’occupe aussi des questions artistiques au Moniteur Universel ; M. Ludovic Baschet, l’éditeur artiste qui a fondé deux magnifiques publications : Le Musée pour tous ; la Galerie Contemporaine littéraire et artistique.
Presque toujours à la même table on a vu longtemps M. Jules Chantepie, un poète qui a, dans un temps, fait un peu de politique. Il a été rédacteur en chef de feu l’International de Londres. Depuis plusieurs années il ne s’occupe plus que de littérature ; avec M. Chantepie était M. Alexandre Valfrey qui rédigeait la revue des théâtres à l’Europe diplomatique. En 1877, M. Valfrey a été nommé percepteur dans une ville des environs de Paris. Les visites de ces deux écrivains au café de la Régence sont moins régulières.

A la table voisine prend place M. Pons neveu, le célèbre professeur d’escrime. M. Pons, sous la Commune a fait partie de la conspiration organisée par le colonel Charpentier. Arrêté par les hommes de l’Hôtel de Ville, il resta au Dépôt jusqu’à l’entrée des troupes dans Paris. Au moment ou les communards venaient de mettre le feu au Palais de Justice. M. Pons força les portes de son cachot et délivra plusieurs prêtres détenus comme lui. L’un d’eux, M. l’abbé Jourdan, a été depuis nommé évêque. Il arrêta les flammes qui envahissaient la Sainte-Chapelle et sauva ainsi ce merveilleux monument. Il arbora le drapeau tricolore sur la grille du Palais. Le gouvernement lui donna la décoration de Légion d’honneur. M. Charles Grimont, secrétaire de la rédaction de la Patrie ; M. Souchère, ancien rédacteur de l’Avenir National ; M. Brunesoeur, qui a rédigé la chronique de la Petite Presse sous le pseudonyme de Nicolet ; le capitaine Aubert, un amateur de billard, formaient avec M. Pons un groupe des plus animés.
M. O. Galligan, rédacteur en chef du Gallignanis Messenger, M. Ory, correspondant du Daily-News, fréquentent aussi le café de la Régence. M. Ory est un amateur passionné des courses.

M. Champollion aqua-fortiste de grand talent, médaillé en 1881 ; M. Charles Chabert, fils de M. Chabert, inspecteur d’académie et auteur de livres classiques fort estimés ; M. Massenet, commandant de la garde républicaine, frère du célèbre compositeur. Homme charmant, M. Massenet a la manie de l’à-peu-près porté à un degré inouï. Le frère du célèbre Père Jésuite, Milleriot, est aussi un habitué de la Régence.

Source :
Les cafés artistiques et littéraires de Paris, Auguste Lepage, 1882

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