LIEUX HISTORIQUE

Café Tabourey (Emplacement – disparu)

Café

Adresse : 20 Rue de Vaugirard, 75006 Paris, France

Le café Tabourcy avait l’aspect d’un établissement d’une gravité exceptionnelle. En effet, lorsqu’on pénètre dans la salle de rez-de-chaussée, on se sent comme transporté dans un monde à part. Les clients sont silencieux, mangent et boivent avec componction, sans bruit, marchent sur la pointe des pieds et parlent tout bas aux garçons. Le service est fait comme par des ombres en vestes noires et en tabliers blancs, portant plats et vases aux différentes tables, et déposant ces objets devant des consommateurs taciturnes, bien plus occupés à lire, du moins en apparence, qu’à s’occuper des mets ou des boissons qu’on leur apporte. Nous croyons pourtant que cette indifférence est plus apparente que réelle.
L’illustre auteur d’Une vieille Maîtresse et de tant d’autres œuvres magistrales, M. Barbey d’Aurévilly, a été longtemps un des habitués du café. Son entrée faisait lever le nez à tout le monde. La moustache fièrement retroussée, enveloppé dans son manteau, coiffé d’un chapeau à larges ailes, le célèbre critique du Constitutionnel prenait sa place sans s’occuper de ce qu’on pensait de sa redingote le serrant à la taille, de sa cravate brodée de dentelles, de son jabot, de ses gants, de ses manchettes. Il s’habillait comme il lui plaisait ; c’est un courage qui manque à beaucoup. On déteste la mode, mais on la subit. M. d’Aurévilly a toujours dédaigné ces sottes concessions au caprice de quelques farceurs qui, d’un jour à l’autre, changent la forme d’un chapeau ou d’un pantalon. M. Nicolardot accompagnait souvent l’auteur de l’ Ensorcelée au café Tabourey.
Il y avait aussi Raymond Brucker, un causeur endiablé ; Henri Lasserre, l’historien de Lourdes ; Emile Montégut, rédacteur de la Revue des Deux-Mondes ; Paul Perret, romancier, secrétaire de la rédaction de cette revue ; le philosophe Wallon, que Mûrger a peint dans la Vie de Bohême, sous le nom de Colline.
Du reste, le grand nombre de journaux mis à la disposition des clients, attire le public au café Tabourey. M. Coquille, rédacteur en chef du Monde, est un de ses plus fidèles habitués ; M. Auguste Lenthéric, de la Gazette de France ; M. Charles Grimont, secrétaire de la rédaction de la Défense, puis de la Patrie et beaucoup d’autres journalistes habitant la rive gauche se concentrent dans ce pacifique établissement où le consommateur qui ne lit point est regardé comme un phénomène. Jusqu’à sa fermeture, il a été interdit de fumer au café Foy, la café Tabourey a fait une concession à la nicotine, on peut y aspirer l’odeur d’un cigare tout en savourant lentement un moka, une fine champagne ou un apéritif quelconque.

Devenu le lieu de rencontre au quartier Latin du cénacle parnassien, c’est là que Germain Nouveau eut le coup de foudre pour Rimbaud et le suivit aussitôt dans son voyage pour Londres, sans rien emporter, oubliant même de remettre à l’hôtel la clé de sa chambre. Il demanda à Richepin de récupérer ses manuscrits.

« C’est au café Tabourey fréquenté par des peintres et écrivains que je suis assis avec des camarades lorsque soudain la porte s’ouvre et entre un jeune homme en criant une grossièreté banale, il va s’asseoir à une table, seul. Il a environ dix-neuf ans, un regard d’ange sur un visage joufflu sous des cheveux en broussaille, un corps long et fluet, de grands pieds, des mains rudes et rouges,

Arthur Rimbaud.

La gêne et le silence s’installent avec cette entrée plus que fracassante et je suis fasciné, je vais vers ce jeune homme, je me présente. Le lendemain, nous partons pour Londres où nous vécûmes une saison. Qui de nous deux quitta l’autre ? Je ne sais plus très bien mais ce que je sais, c’est que plus jamais je ne devais revoir Arthur. »

Germain Nouveau

Flaubert l’Education sentimentale :
Frédéric avait déjà posé, au bord du guichet, un porte-cigares rempli.
« Prends donc ! Adieu, bon courage ! »
Dussardier se jeta sur les deux mains qui s’avançaient. Il les serrait frénétiquement, la voix entrecoupée par des sanglots.
« Comment ?… à moi ! à moi ! »
Les deux amis se dérobèrent à sa reconnaissance, sortirent, et allèrent déjeuner ensemble au café Tabourey, devant le Luxembourg.

Source :
Les cafés artistiques et littéraires de Paris

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