LIEU HISTORIQUE

Canal de détournement de la Bièvre

Canal

Adresse : Rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris, France

« La petite rivière de Bièvre , dite des Gobelins, prend sa source à quatre lieues de Paris, et à une lieue un quart environ au sud-ouest de Versailles, entre Bouviers et Guyancourt. Après un cours d’environ huit lieues de développement, elle tourne le village de Bièvre, passe sous l’aqueduc d’Arcueil, traverse les anciens faubourgs Saint-Marcel et Saint-Victor, et se jette dans la Seine au quai de l’Hôpital, un peu au-dessus du Jardin-des-Plantes. Son cours, dans les anciens temps, n’était pas différent de ce qu’il est encore aujourd’hui. Mais vers le milieu du XIIe siècle, la Bièvre prit une autre direction et fut introduite dans la partie méridionale de Paris, où son nom, qui sert toujours à désigner une des rues du quartier, atteste encore le passage de ses eaux.

Vers 1148 ou 1150, les religieux de Saint-Victor obtinrent d’Odon, abbé de Sainte-Geneviève, et par l’entremise de saint Bernard, l’autorisation de détourner l’eau de la Bièvre, qui coulait à travers le fief du Chardonnet, dans la censive de Sainte-Geneviève, de la faire passer dans leur enclos, et d’y construire un moulin. Il leur imposa pour condition de ne porter aucun préjudice au Moulin des Copeaux, et de payer à l’abbaye de Sainte-Geneviève un cens annuel de deux sous. En vertu de cette autorisation, les moines de Saint-Victor firent creuser, à cent quarante toises du moulin des Copeaux, un canal de neuf pieds de large, qui traversait l’emplacement actuel du Jardin-des-Plantes, de l’est à l’ouest, et entrait ensuite dans l’enclos des religieux de Saint-Victor, qu’il parcourait d’un bout à l’autre dans la même direction. Deux ponts donnaient passage aux eaux au-dessous des chemins qui sont devenus depuis la rue de Seine (aujourd’hui rue Cuvier) et la rue des Fossés-Saint-Bernard, à l’est et à l’ouest de l’enclos Saint-Victor. La Bièvre traversait ensuite le territoire du séminaire des Bons-Enfants et côtoyait de très près la rue Saint-Victor, jusqu’à l’endroit où fut bâtie depuis l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Parvenues à ce point, les eaux formaient un coude vers le nord, longeaient, à l’est, la rue de Bièvre, passaient sous un pont de pierre nommé poncel de Bièvre, bâti vers l’extrémité septentrionale de cette rue, et allaient se jeter dans la Seine, un peu à l’ouest du lieu qu’on nomme les Grands-Degrés, presque vis-à-vis la rue Perdue.

L’enceinte de Philippe-Auguste ne changea rien au nouveau cours de la Bièvre. On pratiqua dans les murs une arche pour donner passage aux eaux de cette rivière, qui suivit toujours la même direction jusqu’à l’époque des constructions de Marcel et de Charles V. Les fossés et arrière-fossés, qui entourèrent les murs de Paris depuis la Tournelle jus qu’à la porte Saint-Victor ne permirent plus de faire venir les eaux de la Bièvre dans la ville. Il fallut donner à cette petite rivière une nouvelle direction. On creusa donc entre la rue d’Alez, aujourd’hui détruite, et celle des Fossés-Saint-Bernard, un nouveau canal qui recevait les eaux à leur sortie de l’enclos Saint-Victor, et les conduisait à la Seine, près de la Tournelle, en traversant l’emplacement actuel de la halle aux Vins. Le prévôt de Paris et l’abbé de Sainte-Geneviève formèrent opposition à ces travaux ; mais Charles V ordonna que cette nouvelle branche de canal serait continuée, à la charge par les religieux de Saint-Victor de faire construire un pont sur le bord de la Seine à l’endroit où les eaux du canal se verseraient dans cette rivière. En même temps, pour les indemniser des démolitions et autres travaux qui leur avaient porté un notable préjudice, il leur accorda , par lettres-patentes du 6 février 1411, le privilège exclusif de la pêche dans les fossés qu’on avait creusés sur leur territoire.

La partie abandonnée du canal qui se trouvait dans l’intérieur de l’enceinte, privée des eaux de la Bièvre, servit d’égout aux eaux de la rue Saint-Victor et des autres rues du quartier. Le défaut d’entretien fit bientôt de cet égout un endroit infect qui produisit des maladies contagieuses. Le parlement, par arrêt du 23 septembre 1473, ordonna expressément qu’on nettoyât cet égout. Mais ces ordres ne furent point suivis. Alors, pour obvier à ce mal, on couvrit ce conduit d’une belle voûte en pierres de taille, et les eaux continuèrent à s’y dégorger par une ouverture pratiquée dans la rue Saint-Victor, à l’extrémité méridionale de la rue des Bernardins , et qu’on nomma le Trou punais. Ce conduit finit par se combler peu à peu, et je ne crois pas qu’il en existe aujourd’hui aucune trace.

Le 19 janvier 1511, Louis XII manda au prévôt des marchands et aux échevins de faire passer la Bièvre dans la ville. Cet ordre ne fut pas exécuté, et le canal subsista jusqu’en 1674 , époque à laquelle un arrêt du conseil en ordonna la suppression. La Bièvre reprit alors la direction qu’elle avait toujours suivie jusque vers le milieu du XIIe siècle, et qu’elle conserve encore.

La Bièvre n’est aujourd’hui qu’un petit courant d’eaux bourbeuses et malsaines , qui n’en sont pas moins précieuses aux fabriques de toute espèce, situées dans lé voisinage, et entre autres à l’admirable manu facture des Gobelins. Mais autrefois c’était une petite rivière, et lorsque l’aqueduc romain de la vallée d’Arcueil fut abandonné, toutes les eaux qui l’alimentaient durent s’écouler dans la Bièvre. Elle avait encore une certaine importance à la fin du XVII siècle , puisqu’on proposa , dit-on , de la faire passer à Versailles, pour embellir la ville favorite de Louis XIV. Les anciens historiens ont même enregistré dans leurs annales quelques inondations de la Bièvre. En 1524 ou 1526, elle inonda le faubourg Saint-Marceau jusqu’au second étage. « La nuit du mercredi 1er avril (ou mieux 8 avril 1579), la rivière de Saint-Marceau , au moyen des pluies des jours précédents, crût à la hauteur de quatorze à quinze pieds, abattit plusieurs murailles, moulins et maisons, noya plusieurs personnes de tous sexes et âges, surpris dans leurs maisons et dans leurs lits , ravagea grand quantité de bétail et fit un mal infini. Le peuple de Paris, à milliers, le lendemain et jours ensuivants, courut voir ce désastre avec grand frayeur et espouvantement. L’eau fut si haute qu’elle se répandit par l’église et jusques au grand-autel des Cordeliers-Saint-Marceau, ravageant par forme de torrent en grande furie, laquelle néanmoins ne dura que trente heures ou un peu plus.» Le peuple appela cette inondation le déluge de Saint-Marcel. Enfin, en 1626, pendant la nuit de la Pentecôte, un troisième débordement vint renouveler ces désastres, mais heureusement les eaux rentrèrent dans leur lit au bout de deux heures.

Un assez grand nombre de ponts étaient jetés sur la Bièvre. J’ai parlé des deux ponts qui traversaient les rues de Seine (Cuvier) et des Fossés- Saint-Bernard, et du poncel qui était à l’extrémité de la rue de Bièvre. Il y avait encore un pont près de la Tournelle, à l’endroit où la Bièvre se jeta dans la Seine lorsqu’on en changea la direction ; M. Dulaure, j’ignore sur quelle autorité, le désigne sous le nom de pont aux Marchands. Il existe encore aujourd’hui le petit pont de la Bièvre au quai de l’Hôpital, et celui connu sous les noms de pont aux Tripes, des Tripiers ou aux Biches-Saint-Marcel, au bout de la rue Mouffetard, près des rues Censier et du Fer à-Moulin. »

Source : J. de Gaulle, Nouvelle histoire de Paris et de ses environs, Ed P. M. Pourrat frères, 1839-1841, Paris.

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