LIEU HISTORIQUE

Couvent des Filles-Dieu (Disparu-Emplacement)

Moyen Âge

Adresse : 241 Rue St Denis, 75002 Paris, France

« Ce monastère était situé, dans son origine, sur l’emplacement qu’occupent aujourd’hui le cul-de-sac des Filles-Dieu et la rue Basse-Porte-Saint-Denis, et depuis rue Saint-Denis, n° 331, sur l’emplacement où sont bâtis la rue et les passages du Caire.

A la fin du règne de Louis VIII, vers l’an 1225 ou 1226, le célèbre Guillaume d’Auvergne, évêque de Paris, ayant converti plusieurs filles publiques, les réunit dans une maison qu’il fit construire entre Paris et Saint-Lazare, et dont le terrain lui avait été concédé par un pieux bourgeois de Paris nommé Pierre Barbette. Ces femmes nouvellement converties prirent ensuite le nom de Filles-Dieu, nom singulier, que le satirique auteur des Ordres de Paris s’empressa de tourner en ridicule. Diex a non de fille avoir, Mès je ne poi onques savoir Que Diex eust famé en sa vie, dit Rutebceuf.

Dubreuil et quelques autres historiens, trompés sans doute par un passage de Joinville, ont attribué à saint-Louis la fondation de cette maison; ils ont oublié que ce prince, encore enfant, ne monta sur le trône qu’à la fin de 1226. Mais il fut le protecteur du monastère des Filles-Dieu dont il augmenta les bâtiments, qu’il enrichit et qu’il combla de privilèges; il lui assigna même une rente de 400 livres parisis, et y réunit, dit Joinville, deux cents femmes, qui, par pauvreté, étaient mises en péché de luxure. Il fit construire l’église du couvent, et les bâtiments qu’il y ajouta étaient si nombreux, dit Sauval, que la tuile et la charpenterie seulement de ces édifices furent vendues, en 1359, 500 deniers d’or à l’écu du coin du roi Jean. Il donna aux pauvres femmes deux muids de blé pour les carêmes; il leur légua 100 francs par son testament; il leur accorda enfin la grosseur d’un gros tournois d’eau qu’il leur fit venir de la fontaine Saint-Lazare; et de peur qu’à faute de réparer les tuyaux qui la conduisaient depuis sa source jusqu’en leur couvent, ces religieuses ne vinssent à en manquer, il voulut qu’elles pussent contraindre les moines de Saint-Lazare à entretenir les conduits qui portaient cette eau en leur monastère. Ce fut sans doute saint-Louis qui régla aussi la discipline intérieure des Filles-Dieu; elles étaient de l’ordre de Saint-Augustin, ne gardaient point de clôture, et avaient un administrateur qui prenait le titre de maître, proviseur et gouverneur, et que l’évêque de Paris nommait son bien-aimé en J.-C.; mais ce chef de la communauté ne pouvait faire par lui-même ni vente ni achat et devait rendre compte de son administration à l’évêque.

Le couvent des Filles-Dieu avait été élevé dans un endroit désert et fort malsain; aussi, en 1280, lorsque la peste se déclara à Paris, elle fit de grands ravages parmi les religieuses, et celles qui survécurent se trouvèrent par la cherté des vivres dans une profonde misère. Étienne Tempier, évêque de Paris, les réduisit au nombre de soixante; mais leur détresse fut alors à son comble, car les trésoriers du roi, malgré leurs prières et leurs réclamations, ne leur donnèrent plus que la moitié de leur rente. Enfin le roi Jean fut touché de leurs plaintes, et, par lettres-patentes du mois de novembre 1350, il déclara qu’il rendait aux Filles-Dieu les 400 livres que saint-Louis leur avait accordées, à condition qu’elles seraient au moins cent hospitalières. Après le désastre de Poitiers, les Parisiens, effrayés des progrès de l’armée anglaise, fortifièrent la capitale; et comme les arrière-fossés devaient traverser l’enclos des Filles-Dieu, Étienne Marcel et les échevins ordonnèrent, en 1358 aux religieuses de sortir de leur hôpital de peur qu’elles n’y fussent pillées par les ennemis, et de le faire démolir afin qu’il ne pût servir de retraite aux Anglais. Cet ordre fut exécuté à la lettre sous l’inspection de Valeran du Bosc, gouverneur du couvent, qui en vendit les matériaux.

Sauval est parvenu, à force de recherches, à restaurer et à rétablir ce grand monastère, qui n’existe plus que dan, la tradition. « J’apprends, dit-il dans sa Lettre à Duryer, d’une charte de Jean de Meulant, évêque de Paris, que l’église de ces hospitalières était dédiée à Dieu, à la Vierge, à sainte-Marie-Magdeleine et à tous les saints du paradis; et je découvre, dans deux autres titres de 1309 et de 1359, qu’elle était accompagnée de deux chapelles dédiées l’une à saint Abraham, l’autre à sainte-Marie-Magdeleine; que plusieurs personnes charitables avaient fondé la première de quantité de bonnes terres, et que Pierre Barrier, secrétaire de Philippe-le-Long, l’avait fait agrandir et avait légué pour cela une rente par son testament, qui fut amortie le 5 juin 1359. On ne sait point la grandeur ni la figure de cette église ni de ces chapelles; nous ne saurions pas même en quel endroit on les avait bâties, sans un morceau de leurs piliers qu’on m’a montré dans l’écurie d’une grande hôtellerie, qui a pour enseigne l’Échiquier, et qui est située le long de la grande rue du Faubourg-Saint-Denis, entre Saint-Lazare et la porte Saint-Denis. Mais nous ne doutons point du lieu où était placé le cimetière de ces hospitalières; les jardiniers de ce quartier-là déterrent assez souvent dans leurs marais des tombes et des coffres de pierre où on avait enterré des Filles-Dieu et des personnes séculières avant qu’on eût ruiné ce monastère; et nous lisons dans le papier-terrier de Jean, Geoffroy, maître et gouverneur de ce couvent, qu’en 1380 on l’appelait le Vieux cimetière. Tout cela était renfermé dans un grand enclos entouré de haies en un endroit, de fossés en un autre, et de murailles en un autre, et occupait quatre-vingts arpents de terre ou environ, ou bien ce vaste territoire qu’environnent de toutes parts les anciens égouts de cette ville, la rue des Poissonniers, celle de Bourbon et une, partie de la rue Montorgueil et de la grande rue du Faubourg-Saint-Denis, et que couvrent présentement les fossés et les remparts qui s’étendent depuis la porte Saint-Denis jusqu’à celle de Montmartre, et quantité de jardins, de maisons et de marais. Les Filles-Dieu acquirent peu à peu tout ce grand espace de terres contiguës. Depuis, elles les firent amortir par les religieux de Saint-Lazare, par le chapitre de Notre-Dame et par les chanoines de Sainte-Opportune; et avec le temps elles les remplirent d’édifices, de jardins et de terres qu’elles cultivaient. »

On ne sait ce que devinrent les Filles-Dieu de 1358 à 1360. Nous les retrouvons à cette époque rue Saint-Denis, dans un petit hôpital qu’on appelait l’Hôpital d’Imbert de lyhoms. En 1316, un bourgeois de Paris, Imbert de Lyhoms, exécutant les dernières volontés de ses deux fils, avait acheté d’un nommé Nicolas Tabourel une petite maison, dont il fit un hôpital, destiné à recevoir, pendant une nuit, les femmes mendiantes qui passeraient à Paris. Le lendemain on les renvoyait, en leur donnant un pain et un denier. Mais ce pieux établissement était dans un si grand désordre, en 1360, que le neveu d’Imhert, pour le préserver d’une ruine totale, supplia l’évêque de Paris, Jean de Meulant, de le céder aux Filles-Dieu, qui faisaient vœu d’hospitalité et n’avaient plus de monastère. L’évêque y consentit, mais il augmenta les bâtiments, fonda une chapelle sous l’invocation de sainte-Madeleine, et régla les statuts de la communauté. « Il fonda, dit Sauval, une chapellenie perpétuelle en la chapelle qu’on avait bâtie, et voulut que le chapelain qui la desservirait y dît la messe tous les jours, et que ces hospitalières y chantassent aussi tous les jours le service divin. Il institua l’hospitalité dans l’hôpital qui y tenait, et chargea les religieuses de l’exercer sur tous les pauvres passants, en l’honneur de Dieu, de la Vierge, de saint Jean-Baptiste, de sainte Marie-Madeleine et de tous les saints, et en mémoire d’Imhert de Lyhoms et de ses enfants; et les obligea d’y entretenir douze lits garnis de draps, de couvertures, de traversins et de lits de plumes ou de bourre; de donner à chaque pauvre du potage aux fèves, aux poix ou aux choux, et pour un denier de pain, et de les coucher seulement une nuit chacun, afin sans doute de faire plus souvent de nouvelles charités à de nouveaux pauvres. Enfin, pour maintenir cette réforme et cette discipline, il se réserva, et à ses successeurs évêques, la collation de cette chapelle, la juridiction entière en ce couvent, et sur toutes les actions de ces religieuses et de leur chapelain. Et pour empêcher qu’on n’usurpât à l’a venir ni les biens, ni les revenus de cet hôpital, il chargea le maître de cette maison de rendre compte tous les ans de son administration, à lui et à ses successeurs, en présence d’Imbert de Lyhoms, neveu du fondateur, pendant sa vie, et de quelqu’un de ses plus proches parents après sa mort. »

Les Filles-Dieu s’établirent donc rue Saint-Denis, et elles remplirent pendant long-temps avec exactitude les devoirs que leur imposaient les statuts de Jean de Meulant; mais le relâchement s’introduisit en suite peu à peu dans la communauté. Les religieuses ne servirent plus elles-mêmes les pauvres et abandonnèrent ce soin à des sœurs converses; elles laissèrent tomber en ruine les bâtiments du couvent, ne chantèrent plus l’office, et reçurent parmi elles force vieilles femmes de mauvaise vie que l’âge et la nécessité forçaient de quitter le vice. Enfin, en 1483, il ne restait plus que deux ou trois religieuses et quatre ou cinq converses, qui ne songeaient pas même à faire les lits de l’hôpital. Plainte en fut portée à Charles VIII, qui, par ordonnance datée d’Amboise, le 27 décembre 1483, accorda l’hôpital des Filles-Dieu aux religieuses de l’ordre de Fontevrault, dont Anne d’Orléans, sa cousine, était alors abbesse; mais cette ordonnance ne put être mise sur-le-champ à exécution : l’évêque de Paris se voyait ainsi dépouillé de tous ses droits sur la maison des Filles-Dieu, et il s’y opposa pendant onze ans. Enfin, le 13 avril 1494, Jean-Simon de Champigny, alors évêque, consentit au changement prescrit par l’ordonnance de Charles VIII, mais à condition que la nouvelle communauté ferait tous les ans un service pour lui et pour le roi Charles, qu’elle célébrerait la fête de saint-Louis, et que l’évêque de Paris conserverait le droit de surveiller l’administration du couvent. En conséquence, huit religieux et sept religieuses de l’ordre de Fontevrault, sortis du monastère de la Madeleine, près d’Orléans, et de celui de Fontaine, près de Meaux, furent installés, le 15 juin 1495, dans l’hôpital de la Madeleine, sous le nom de Filles-Dieu, avec quatre sœurs converses de l’ancienne communauté, Jacqueline de la Tour, Gillette Clisson, Louise Turgis et Jeanne Plionne.

Lorsque les religieuses de Fontevrault s’installèrent au couvent de la rue Saint-Denis, elles trouvèrent de nombreux bâtiments, mais qui, pour la plupart, tombaient en ruines. Elles y firent de grands travaux, et en 1496, le chapitre de Saint-Germain-l’Auxerrois leur permit de construire une nouvelle chapelle dans leur jardin, parce que l’ancienne étant située sur la rue, le service divin y était continuellement troublé. La même année, Charles VIII posa la première pierre de l’église, et permit aux religieuses de prendre dans la forêt de Crécy tout le bois de construction dont elles auraient besoin; cet édifice fut achevé en 1508 et consacré par Étienne Poncher, évêque de Paris. Enfin, vers 1581 ou 1582, l’évêque Pierre de Gondi réunit au couvent la chapelle de Sainte-Madeleine qu’avait érigée Jean de Meulant, à la condition d’y célébrer le service divin aux jours indiqués par le fondateur.

L’église des Filles-Dieu n’avait rien de remarquable; elle contenait le cœur de Catherine de Lorraine, femme de Louis de Bourbon, duc de Montpensier, morte en 1596; celui d’un enfant de Claude de Lorraine, duc d’Aumale, et le tombeau de Cantien Hue, visiteur de l’ordre de Fontevrault, dont Sauval rapporte l’épitaphe. Le maître-autel était décoré de quatre colonnes corinthiennes en marbre, exécutées sur les dessins de F. Mansard. Contre l’un des pitiers de la nef était une figure de J.-C. attaché à la colonne, qui attirait les curieux, et qui avait été, dit-on, envoyée d’Angleterre. Le Christ était assez mal dessiné; mais la corde qui l’attachait était sculptée avec tant d’art et de vérité que des cordiers eux-mêmes, disent les écrivains du temps, y ont été souvent trompés. Mais ce qui avait le plus de prix aux yeux de l’historien et de l’antiquaire, c’était un vieux crucifix de bois, placé sous un dais à l’extérieur du chevet de l’église. On conduisait devant ce crucifix, au moyen âge, les criminels qu’on allait exécuter à Montfaucon; ils le baisaient et recevaient de l’eau bénite. Les Filles Dieu leur apportaient ensuite trois morceaux de pain et un peu de vin : on appelait ce triste repas le dernier morceau du patient. « Jean de Semblançay, dit Sauval, fut conduit aux Filles-Dieu avant que d’être mené au lieu du supplice. »

Le couvent des Filles-Dieu a été détruit pendant la révolution; on a construit, en 1798, sur son emplacement, la rue et les passages du Caire. »

Source : J. de Gaulle, Nouvelle histoire de Paris et de ses environs, Ed P. M. Pourrat frères, 1839-1841, Paris.

Source photographie : Plan Turgot, 1734-1739, Gallica.

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