LIEU HISTORIQUE

Fontaine des Quatre-Saisons ou de Grenelle

Fontaine

Adresse : 57 Rue de Grenelle, 75007 Paris, France

« Le faubourg Saint-Germain étant devenu très populeux au commencement du dix-huitième siècle, et se couvrant chaque jour de magnifiques hôtels qu’y faisaient bâtir la haute noblesse et les plus riches particuliers, on sentit la nécessité d’y établir une fontaine nouvelle, autant comme objet d’utilité, que comme objet d’embellissement. Après avoir balancé longtemps sur le choix de son emplacement, les échevins de la ville de Paris se décidèrent à acquérir une portion de terrain dépendante du couvent des Recollettes, rue de Grenelle, près de la rue du Bac, et chargèrent Bouchardon, l’un des plus célèbres statuaires de ce temps, d’y ériger un monument, qui, par sa richesse et son étendue, fut en harmonie avec la beauté de ce quartier opulent.

Pour répondre à la confiance et à l’attente des magistrats, l’artiste composa le projet de la fontaine qui existe aujourd’hui, et qui prit son nom du nom même de la rue où elle est située. M. Turgot, alors prévôt des marchands, en posa la première pierre, l’an 1739, et avant la fin de 1745, tout l’édifice était entièrement achevé. La plus grande recherche avait présidé à sa construction. On n’y avait employé que des pierres tirées des carrières de Conflans-Sainte-Honorine, et appareillées avec le soin le plus minutieux. Aussi, lorsqu’on découvrit la fontaine de Grenelle, l’enthousiasme fut général, et on la regarda, pendant tout le reste du dix-huitième siècle, comme un chef-d’œuvre de composition et d’exécution. Maintenant, dans l’esprit du public, cette opinion s’est bien modifiée, et peut-être les artistes de nos jours poussent-ils trop loin la sévérité. Ils blâment dans ce monument, 1° son ordonnance théâtrale, où rien, excepté le groupe du milieu, et en bas, deux maigres robinets, ne rappelle le caractère d’une fontaine; 2° le percement des portes et des croisées, ce qui donne à tout le bâtiment l’aspect d’une maison particulière; 3° la hauteur prodigieuse du soubassement, par rapport à l’ordre supérieur; 4° enfin le style rond et maniéré des figures qui servent à sa décoration. Cependant, malgré ces critiques, cette fontaine est encore du petit nombre de celles qu’on peut citer à Paris. Il serait même moins difficile qu’on ne pense, sinon d’en faire disparaître les défauts, du moins de les rendre moins choquants. Qu’on établisse d’abord une place vis-à-vis, d’où ce monument puisse être aperçu; que l’eau coule en abondance des urnes sur lesquelles s’appuient les figures de la Seine et de la Marne, qu’elle s’épanche dans une conque placée au-dessous, et en retombe en nappe dans une vaste cuvette, réservoir commun; que des mascarons placés de distance en distance dans le soubassement des ailes, forment autant de robinets particuliers; en un mot, que l’on voie jaillir de l’eau de tous côtés. Voilà ce qui donne la vie à une fontaine, ce qui en fait le principal ornement.

Le plan de la fontaine de Grenelle offre, comme on peut le voir dans notre gravure, une portion de cercle au centre de laquelle est l’avant-corps principal et d’où partent deux ailes dont les extrémités aboutissent à l’alignement des maisons. L’artiste a choisi cette forme de préférence, pour donner plus de développement à sa composition, et pour qu’on pût l’embrasser d’un coup-d’œil. Tout le bâtiment règne sur un des cotés de la rue, et occupe un espace d’environ trente mètres. Il est composé de deux parties bien distinctes; d’abord d’un soubassement rustique orné de refends, ensuite d’un étage supérieur, qui offre, au milieu d’une espèce de péristyle, et dans les ailes, des niches et des croisées que séparent de petits avant-corps en forme de pilastres sans embases ni chapiteaux. Le tout est couronné par un attique qui continue dans toute la longueur du bâtiment.

Le groupe du milieu est en marbre blanc. Voici la description abrégée qu’en donne un auteur contemporain, M. Mariette, connu dans les arts par plusieurs écrits estimables. « La principale de ces statues, celle à laquelle les autres sont subordonnées, représente la ville de Paris élevée sur un piédestal particulier, et assise sur une proue de vaisseau, emblème qui la caractérise; elle semble regarder avec complaisance le fleuve de la Seine et la rivière de la Marne, qui, couchés à ses pieds, paraissent eux-mêmes se féliciter du bonheur qu’ils ont de procurer l’abondance, et de servir d’ornement à cette grande capitale qu’ils baignent de leurs eaux. Un frontispice, formé par quatre colonnes d’ordre ionique supportant un fronton, sert de fond à ce groupe de figures, et met la ville de Paris comme à l’entrée d’un temple qui lui est dédié.

Ayant principalement pour objet de représenter dans sa composition l’abondance qui en tout temps règne dans Paris, l’artiste a imaginé de placer dans les niches latérales les quatre génies des saisons, exécutés en pierre de Tonnerre. Chacune de ces figures, caractérisée par les attributs qui la distinguent, est expliquée par de petits bas-reliefs allégoriques, qu’on voit au-dessous se rattacher à l’idée principale. Telle était alors la manière dont on envisageait la sculpture, qu’on la croyait propre à offrir de vastes tableaux, à représenter des scènes entières.

Dans l’entrecolonnement du frontispice, sur une table de marbre noir, il existait en lettres de bronze l’inscription suivante, qui a été effacée pendant les troubles de la révolution : elle est d’autant plus curieuse qu’elle a été composée par le cardinal de Fleury, alors premier ministre. M. Bose, secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions, à qui ce prélat l’avait soumise, ne voulut pas y changer un seul mot.

dum ludovicus xv populi amor et parens optimus publicae tranquillitatis assertor gallici imperii finibus innocue propagatis pace germanos russosque inter et ottomanos feliciter conciliata gloriose simul et pacifice regnabat fontem hunc civium utilitati urbisque ornamento consecrarunt fraefectus et aediles anno domini M.D.CCXXXIX.

On pourrait traduire ainsi cette inscription : « Sous le règne glorieux et pacifique de Louis XV, tandis que le prince, le père de ses peuples et l’objet de leur amour, assurait le repos de l’Europe, que, sans effusion de sang, il étendait les limites de son empire, et que, par son heureuse médiation, il procurait la paix à l’Allemagne, à la Russie et à la Porte Ottomane, le Prévôt des marchands et les Échevins consacrèrent cette fontaine à l’utilité des citoyens et à l’embellissement de la ville. L’an de grâce 1739. »

Le soubassement de l’avant-corps portait aussi une inscription sur une table encadrée par des consoles et des guirlandes de marbre. La première partie contenait les noms et qualités de M. Turgot, et des échevins de la ville. La seconde était ainsi conçue : « Cette fontaine a été construite par Edme Bouchardon, sculpteur du Roi, né à Chaumont en Bassigny. Les statues, bas-reliefs et ornemens ont été exécutés par lui. »

Malgré l’extrême solidité de sa construction, la fontaine de Grenelle, faute d’entretien, et par suite des échafauds qu’on y avait dressés plusieurs fois pour effacer les inscriptions et les armoiries, avait souffert des dégradations considérables. Des réparations y ont été faites il y a quelques an nées. On a aussi enduit à cette époque les sculptures d’un encaustique, que l’on croyait propre à les préserver de l’action de l’air et de l’humidité; mais ce procédé n’a pas eu le résultat qu’on en espérait. Les figures et les bas-reliefs ont déjà repris, en grande partie, la mousse noirâtre qui les couvrait. On ne connaît encore aucun préservatif bien certain contre ce fléau des monuments exposés, en plein air, sous un ciel tel que celui de Paris.

Quoiqu’il en soit, la fontaine est maintenant en très-bon état, et elle coule continuellement. L’eau dont elle s’alimente provient de la Seine, et y est amenée par des canaux de fonte, au moyen de la pompe à feu du Gros-Caillou. »

Source : J. de Gaulle, Nouvelle histoire de Paris et de ses environs, Ed P. M. Pourrat frères, 1839-1841, Paris.

Source photographie : n°1 : A. Duval, Les Fontaines de Paris, anciennes et nouvelles, Ed Bance aîné, 1828, Paris.

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